Travailler à 38 degrés : ce que la loi impose depuis un an, ce que le corps encaisse depuis toujours

Canicule de juin, décret de 2025, seuils de l'INRS : ce que la chaleur fait vraiment à un corps au travail, et ce que le droit oblige désormais à faire.

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Un épisode de chaleur intense, dans le langage de Météo-France, commence dès la vigilance jaune : un ou deux jours d’exposition à une chaleur qui présente déjà un risque pour la santé. On imagine volontiers un phénomène de terrasses et de plages. Entre le 18 juin et le 2 juillet 2026, la vigilance orange a couvert 90 départements et 95 % de la population, et des millions de gens ont continué à poser des parpaings et à conduire des camions.

Météo-France a qualifié l’épisode de juin de sévérité exceptionnelle, avec une intensité qui dépasse celle d’août 2003. Ce n’est plus un aléa, c’est une donnée de travail, et le droit français en a tiré les conséquences depuis le 1er juillet 2025. Reste une question que la chaleur pose chaque année avec plus d’insistance : quand le thermomètre grimpe, qu’est-ce qui protège vraiment un corps au travail ?

Ce que la canicule de juin a laissé dans les statistiques

Les chiffres publiés par Santé publique France le 3 juillet 2026 dessinent un épisode sans équivalent depuis le début de la surveillance syndromique, en 2004. L’indicateur qui suit hyperthermies, déshydratations et hyponatrémies a décollé le 22 juin. Le 25, SOS Médecins enregistrait 698 consultations en une seule journée ; le lendemain, les urgences comptaient 2 089 passages.

L’hôpital a encaissé la suite : 6 351 hospitalisations entre le 18 et le 29 juin. Les deux tiers concernaient des personnes de 75 ans et plus, portrait habituel des vagues de chaleur. Mais 153 hospitalisations ont conduit en soins intensifs, dont la moitié chez des 45-74 ans. Des adultes en âge de travailler.

C’est la nuance que l’on retient rarement : la canicule ne trie pas que par l’âge, elle trie par l’effort fourni. Un octogénaire immobile et un couvreur sur une toiture zinguée courent deux risques différents, mais tous les deux réels.

Sous la chemise, une machine réglée sur 37 °C

L’organisme tient à sa température centrale et la défend avec entêtement. Comme le rappelle l’INRS, la thermorégulation maintient le corps autour de 37 °C quel que soit l’environnement thermique, via deux leviers : la sudation, qui évacue la chaleur par évaporation, et la dilatation des vaisseaux cutanés, qui se paie en travail cardiaque.

Quand ces leviers sont dépassés, l’escalade est graduée : crampes, puis épuisement, enfin le coup de chaleur, défini par un dépassement de 40,6 °C avec troubles neurologiques. La peau devient sèche, rouge et chaude, la transpiration s’arrête. Le signe est contre-intuitif, mais c’est l’arrêt de la sueur qui signe l’urgence vitale, et le réflexe attendu est d’appeler le 15.

L’acclimatement, cette protection qui s’évapore en huit jours

Le corps sait s’adapter, mais lentement et sans mémoire. Sous exposition prolongée, il tolère mieux la chaleur : la sudation se déclenche plus tôt, la fréquence cardiaque baisse. Cet acclimatement s’obtient en 8 à 12 jours selon l’INRS.

Le revers est brutal : il disparaît totalement huit jours après l’arrêt de l’exposition. Un salarié acclimaté fin juin repart de zéro après deux semaines de congés. La même logique frappe le nouvel arrivant, l’intérimaire, le saisonnier : les profils les moins acclimatés sont souvent les plus exposés. Cette asymétrie a fini par retenir l’attention du législateur.

Depuis un an, le thermomètre est entré dans le Code du travail

Le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, applicable depuis le 1er juillet 2025, a créé aux articles R.4463-1 à R.4463-8 un chapitre dédié aux épisodes de chaleur intense. Il ne fixe aucune température plafond, contrairement à une idée répandue : il impose une méthode, déclenchée dès la vigilance jaune.

  • évaluer le risque chaleur et le faire figurer dans le document unique d’évaluation des risques professionnels ;
  • agir sur l’organisation du travail, en particulier les horaires, pour éviter les créneaux les plus chauds ;
  • fournir de l’eau potable fraîche près des postes, avec un minimum de 3 litres par jour et par salarié en l’absence d’eau courante ;
  • adapter les moyens techniques et les protections individuelles ;
  • informer les travailleurs et prévoir une procédure de secours pour les travailleurs isolés.

L’inspection du travail peut exiger une mise en conformité sous huit jours minimum, et l’absence de mesures face à un danger connu peut caractériser une faute inexcusable de l’employeur si un accident survient. La chaleur n’est plus une circonstance, c’est un risque professionnel identifié. Reste que le droit ne se voit pas sur un chantier. Ce qui se voit, ce sont les accidents.

Les accidents dont on ne parle qu’une fois qu’ils sont mortels

Pour l’été 2025, neuf accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur ont été notifiés à Santé publique France : huit hommes, une femme, de 35 à 63 ans. Six relevaient de la construction ou de l’agriculture, d’après le bilan chaleur et santé de l’agence. Neuf morts, c’est peu à l’échelle nationale. C’est aussi le sommet visible d’une pile dont on ignore la hauteur.

Sous les décès, il y a ce que la chaleur abîme sans bruit. L’INRS documente une augmentation du temps de réaction, des erreurs et des omissions. Un outil qui glisse d’une main moite, de la sueur qui gêne la vue : la chaleur fabrique des conditions d’accident ordinaire, ensuite imputées à l’inattention.

Il y a aussi les accidents du travail, dont on n’entend parler que lorsqu’ils conduisent à un décès.

Basile Chaix, épidémiologiste et directeur de recherche à l’Inserm, entretien à l’AFP, 29 juin 2026

Le même chercheur rappelle que les vagues de chaleur causent en France entre 1 000 et 7 000 morts par an, et estimait fin juin que 2026 se rapprocherait de la borne haute. Il décrit ces épisodes comme un amplificateur des inégalités sociales, la mortalité frappant selon la qualité du bâti et l’équipement. Tout le monde ne dispose pas des mêmes marges de manœuvre face au même degré.

Ce qui protège vraiment, et ce qui rassure sans protéger

La prévention par forte chaleur souffre d’un problème d’évidence apparente : chacun croit savoir. L’INRS retient pourtant des repères d’action plus bas qu’on ne l’imagine : 30 °C pour une activité sédentaire, 28 °C pour un travail physique. Vingt-huit degrés dans un entrepôt, c’est un seuil de vigilance.

Le ventilateur illustre la limite des réflexes intuitifs. Il aide tant que l’air reste plus frais que la peau. Au-delà d’une certaine température ambiante, il brasse de l’air chaud et donne surtout une sensation de fraîcheur. L’humidité complique l’équation : la sueur s’évapore mal, et le refroidissement perd son efficacité alors même que le corps transpire.

La soif est un mauvais indicateur : elle apparaît quand la déshydratation est déjà installée, ce qui explique la formule que l’INRS place sur ses affiches de chantier. Sur les besoins réels, ce que dit vraiment la science de nos besoins en eau mérite d’être relu à froid. La chaleur aggrave par ailleurs des pathologies cardiorespiratoires, rénales ou endocriniennes, et certains traitements interfèrent avec la thermorégulation. Ce point-là se discute avec un médecin, idéalement avant l’été.

Tout ne se joue pas pendant les heures de travail. La récupération nocturne conditionne la tolérance du lendemain, et retrouver des nuits réparatrices en été relève autant de la prévention professionnelle que du confort. La chaleur pèse aussi sur l’humeur, un effet que la face cachée des canicules rend plus lisible.

Un risque saisonnier qui a cessé d’être saisonnier

Le décret de 2025 a été écrit pour des épisodes exceptionnels. Juin 2026 a dépassé août 2003, avec 72 départements en vigilance rouge, un nombre inédit couvrant 77 % de la population. La question n’est plus de tenir quinze jours difficiles, mais de savoir ce que devient une réglementation d’exception quand l’exception s’installe.

Les corps, eux, n’ont pas changé de réglage. Ils défendent toujours leurs 37 °C avec les mêmes outils, s’acclimatent en une douzaine de jours et perdent ce bénéfice en huit. Ce décalage entre une physiologie stable et un climat qui ne l’est plus est probablement le vrai chantier des étés à venir.

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