Mélatonine : une étude associe l’usage prolongé à un risque accru pour le cœur

Longtemps perçue comme une aide au sommeil sans danger, la mélatonine est rattrapée par une vaste étude qui associe son usage prolongé à un risque accru d'insuffisance cardiaque. Signal sérieux ou corrélation à nuancer, la question mérite qu'on s'y arrête.

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Elle se glisse dans les trousses de voyage, se vend en pharmacie comme en rayon de supermarché et traîne une réputation flatteuse : celle d’un coup de pouce « naturel » pour retrouver le sommeil. La mélatonine figure aujourd’hui parmi les compléments les plus utilisés par celles et ceux qui peinent à s’endormir. Une vaste analyse présentée par l’American Heart Association vient pourtant écorner cette image d’innocuité tranquille.

Cette hormone du sommeil, vendue sans ordonnance dans de nombreux pays, est souvent perçue comme un simple ajustement de confort. Les chercheurs qui se sont penchés sur son usage au long cours dressent un constat plus nuancé : chez des personnes insomniaques, une prise prolongée s’accompagnait d’un risque d’insuffisance cardiaque environ 90 % plus élevé sur cinq ans. Le chiffre a de quoi surprendre pour un produit réputé anodin.

Faut-il pour autant se débarrasser de ses comprimés ? Avant d’en arriver là, mieux vaut comprendre ce que cette étude mesure réellement, ce qu’elle met en lumière et, surtout, ce qu’elle ne prouve pas ?

Une hormone du sommeil devenue produit de grande consommation

Avant de parler de risque, il faut rappeler ce qu’est vraiment la mélatonine. Produite par la glande pinéale, au centre du cerveau, elle orchestre le rythme circadien : son taux s’élève quand la lumière baisse et chute au petit matin. Sa forme synthétique, chimiquement identique à l’hormone naturelle, sert surtout à lutter contre l’insomnie et le décalage horaire.

Le statut de ce complément varie fortement d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, il s’achète en vente libre, sans contrôle de dosage ni de pureté, chaque marque pouvant afficher une concentration différente. Au Royaume-Uni, il relève au contraire de la prescription médicale. Cette banalisation intervient alors que l’insuffisance cardiaque touche déjà près de 6,7 millions d’adultes aux États-Unis, selon les statistiques 2025 de l’American Heart Association.

Ce que l’étude a réellement observé

Pour y voir clair, une équipe américaine a exploité le réseau de données de santé TriNetX, qui rassemble des dossiers médicaux anonymisés à l’échelle internationale. L’analyse a porté sur 130 828 adultes souffrant d’insomnie, âgés en moyenne de 55,7 ans et féminins à 61,4 %.

Les participants ont été répartis en deux groupes. D’un côté, 65 414 personnes dont le dossier attestait d’une prise de mélatonine pendant au moins un an ; de l’autre, des insomniaques sans trace de ce complément. Pour rendre les deux groupes comparables, les chercheurs les ont appariés sur quarante caractéristiques : âge, sexe, tension, indice de masse corporelle, maladies et traitements déjà présents.

Sur les cinq années suivantes, la différence s’est révélée nette. Une insuffisance cardiaque est survenue chez 4,6 % des utilisateurs de mélatonine, contre 2,7 % des non-utilisateurs, soit un risque relatif environ 90 % plus élevé. Les personnes déjà diagnostiquées ou traitées par d’autres somnifères avaient été écartées, afin de ne pas brouiller la lecture.

Pour éprouver la solidité du signal, les auteurs ont resserré l’analyse aux patients ayant renouvelé leur mélatonine à au moins trois mois d’intervalle. L’association tenait toujours, avec un surrisque de 82 %. De quoi renforcer l’idée que le lien observé ne relève pas d’un simple hasard statistique.

Des signaux au-delà de la seule insuffisance cardiaque

Le cœur n’est pas le seul indicateur qui interpelle. En regardant les hospitalisations, l’écart se creuse encore : les utilisateurs de longue date ont été hospitalisés pour insuffisance cardiaque près de 3,5 fois plus souvent que les autres, avec des taux de 19,0 % contre 6,6 %.

La mortalité toutes causes confondues suit la même pente. Sur la période étudiée, 7,8 % des personnes du groupe mélatonine sont décédées, contre 4,3 % dans le groupe témoin, soit un risque de décès presque doublé. Ces résultats secondaires ne disent pas pourquoi, mais ils dessinent une cohérence que les auteurs jugent difficile à ignorer.

Pourquoi ces résultats appellent la prudence

Aussi frappants soient-ils, ces chiffres se lisent avec un vrai recul méthodologique. Il s’agit d’une étude observationnelle : elle repère une association, pas une relation de cause à effet. Même robuste à 82 % après resserrement, ce lien reste entouré de plusieurs limites que les chercheurs eux-mêmes soulignent :

  • la mélatonine n’a été repérée que lorsqu’elle figurait dans le dossier médical, ce qui a pu classer à tort des acheteurs en vente libre parmi les « non-utilisateurs » ;
  • la gravité de l’insomnie et d’éventuels troubles psychiatriques, dépression ou anxiété, n’étaient pas connus, alors qu’ils pèsent à la fois sur la prise du complément et sur le risque cardiaque ;
  • les codes d’hospitalisation, plus nombreux que les diagnostics initiaux, peuvent recouvrir des situations hétérogènes ;
  • le lieu de résidence des patients, donc leur mode d’accès au produit, restait inconnu du fait de l’anonymisation.

Ces réserves n’effacent pas le signal, mais elles interdisent d’en faire une preuve. Une personne très insomniaque, plus anxieuse ou plus fragile, a aussi davantage de raisons de prendre de la mélatonine et, indépendamment, un profil cardiaque particulier.

Le complément « naturel » rattrapé par les preuves

Ce que cette étude vient surtout fissurer, c’est l’équation spontanée entre « naturel » et « sans danger ». La mélatonine étant une hormone que le corps fabrique déjà, beaucoup la rangent au rayon des solutions douces, à mille lieues d’un médicament. Les auteurs invitent justement à se défier de cette assimilation rassurante.

Les compléments de mélatonine ne sont peut-être pas aussi anodins qu’on le suppose généralement. Si notre étude se confirme, cela pourrait changer la façon dont les médecins conseillent leurs patients sur les aides au sommeil.

Ekenedilichukwu Nnadi, auteur principal de l’étude, dans le communiqué de l’American Heart Association, août 2026

Ce rappel rejoint une mise en garde plus large sur les compléments : la popularité d’un produit ne vaut pas une preuve, et l’engouement précède souvent les données solides. Une spécialiste du sommeil non impliquée dans le travail s’étonnait d’ailleurs que la mélatonine soit prise plus de 365 jours d’affilée, alors qu’elle n’est pas indiquée, aux États-Unis, dans le traitement de l’insomnie.

Ce que ce signal change pour qui dort mal

Concrètement, cette étude ne transforme pas la mélatonine en poison, mais elle invite à sortir du réflexe du comprimé avalé chaque soir pendant des mois. La vraie question n’est pas tant « naturel ou pas » que celle du bon usage : à quelle dose, pour combien de temps et dans quel but ? Pour bien des produits très prisés, savoir quand une complémentation se justifie vraiment compte autant que le complément lui-même.

Pour qui cherche à mieux dormir, une piste concrète existe avant d’installer un produit dans la durée : soigner d’abord la régularité de ses nuits et en parler à un médecin ou à un pharmacien quand l’insomnie s’installe. Sur cinq ans de suivi, avec un risque de décès presque doublé dans le groupe le plus exposé, l’enjeu dépasse la seule qualité du sommeil.

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