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Un rectangle de cinq lettres colorées, posé sur le devant des emballages, prétend résumer la qualité nutritionnelle d’un aliment. Le Nutri-Score classe les produits de A à E en confrontant, pour 100 grammes, les nutriments à limiter et ceux à favoriser. Sucres, sel, acides gras saturés et densité calorique dégradent la note ; fibres, protéines, fruits, légumes et légumineuses l’améliorent.
Né en France en 2017 des travaux d’une équipe de recherche publique, le logo s’est diffusé dans six pays européens. Il n’y est obligatoire nulle part, le droit européen n’autorisant qu’un affichage volontaire : le règlement de 2011 sur l’information des consommateurs encadre ces mentions nutritionnelles complémentaires sans permettre à un État de les imposer seul.
Ses règles de calcul ont changé depuis un arrêté du 14 mars 2025, et les fabricants ont jusqu’à mars 2027 pour actualiser leurs emballages. Deux versions du même logo cohabitent donc en rayon. Un soda édulcoré peut afficher un B hérité de l’ancien calcul et un C ou un D une fois le nouveau appliqué. Que dit exactement ce logo, et que ne dit-il pas ?
Ce que le nouvel algorithme change en rayon
Proposé en 2023 par le comité scientifique européen du Nutri-Score, le nouveau calcul durcit le traitement du sucre et du sel et rapproche la note du profil nutritionnel réel des produits. Plusieurs catégories basculent nettement.
- Les huiles riches en acides gras insaturés, comme l’olive, le colza et la noix, passent de C à B ;
- Les poissons gras, longtemps pénalisés par leur teneur en lipides, sont mieux notés ;
- Les céréales complètes et les produits riches en fibres gagnent des points ;
- Les boissons édulcorées, sodas light compris, chutent d’un B vers une note comprise entre C et E ;
- Les produits très sucrés ou très salés, céréales de petit-déjeuner et charcuteries en tête, se dégradent ;
- Les viandes rouges sont désormais moins bien notées que les volailles.
Ces ajustements ne relèvent pas du détail. Le lait entier, certains fromages et des plats préparés voient aussi leur lettre bouger, ce qui explique la résistance d’une partie des industriels à réimprimer leurs emballages.
La lettre affichée dépend pourtant d’un choix politique autant que scientifique : celui de laisser, ou non, les marques libres de l’apposer sur leurs produits.
Un logo que personne n’est obligé d’afficher
L’adhésion au Nutri-Score repose sur le volontariat. D’après Santé publique France, près de 1 400 entreprises s’étaient engagées dans la démarche en avril 2024, ce qui couvrait environ 62 % des volumes de vente en France. Les 38 % restants comprennent surtout des marques dont les produits obtiendraient des notes défavorables.
La France a tenté de forcer le passage. Un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, adopté à l’Assemblée nationale le 7 novembre 2025, prévoyait de rendre l’affichage obligatoire. Le Sénat s’y est opposé le 21 novembre, et l’Assemblée a finalement rejeté l’article le 4 décembre 2025, à trois voix près. Le gouvernement invoquait une incompatibilité avec le droit de l’Union européenne.
L’abandon du Nutri-Score européen face aux pressions des lobbies est lamentable et choquant.
Serge Hercberg, épidémiologiste et créateur du Nutri-Score, à franceinfo, février 2025
La conséquence est concrète dans un caddie. L’absence de logo n’est pas une information neutre : elle traduit un choix commercial. Un produit sans Nutri-Score mérite un regard sur le tableau des valeurs nutritionnelles, lui obligatoire, imprimé au dos.
Ce que le score ne mesure pas
Le Nutri-Score évalue une composition nutritionnelle, rien d’autre. Il ignore le degré de transformation, les additifs et les résidus de pesticides. Un biscuit industriel chargé d’émulsifiants et un gâteau maison de composition voisine décrocheraient la même lettre.
Les deux dimensions ne sont pourtant pas étrangères l’une à l’autre. Une étude publiée dans la revue Public Health Nutrition en 2024 a croisé le nouvel algorithme avec la classification NOVA, qui trie les aliments selon leur niveau de transformation : 87,5 % des produits ultra-transformés y obtiennent une note moyenne à mauvaise. La corrélation est forte, mais elle laisse une zone grise d’un produit sur huit, bien noté et pourtant très transformé.
Cette zone grise justifie de garder un second réflexe, celui de lire la liste des ingrédients avant la lettre du logo. C’est là que se joue la capacité à repérer les aliments ultra-transformés, et là que prennent leur sens les dernières études sur les additifs. Le logo ne remplace ni l’un ni l’autre : il trie des compositions, pas des procédés industriels.
Comparer à l’intérieur d’un rayon, pas d’un rayon à l’autre
L’erreur d’usage la plus répandue consiste à comparer des produits sans rapport. Une huile d’olive notée B reste un aliment à près de 900 kilocalories pour 100 grammes, à doser à la cuillère, quand un yaourt nature noté A se consomme par pots entiers. Le logo compare des yaourts entre eux, des pizzas entre elles, des céréales entre elles.
La lettre ne dit rien non plus de la quantité réellement consommée. Elle raisonne pour 100 grammes ou 100 millilitres, jamais par portion réelle. Trente grammes de noix pèsent moins lourd dans une journée qu’un litre de soda, quelle que soit la lettre de chacun.
Des repères concrets pour faire ses courses
Le logo devient utile quand on lui confie une tâche précise : départager deux produits d’une même catégorie, sur le même rayon. Quelques réflexes suffisent à en tirer un bénéfice réel sans lui prêter des pouvoirs qu’il n’a pas.
- Comparer uniquement des produits de la même famille, deux pains de mie ou deux plats cuisinés ;
- Se souvenir qu’un même produit peut porter l’ancienne ou la nouvelle note jusqu’en mars 2027 ;
- Retourner l’emballage et lire la liste des ingrédients, classée par ordre décroissant de quantité ;
- Se méfier d’un A ou d’un B sur une boisson édulcorée, catégorie que le nouveau calcul a dégradée ;
- Considérer l’absence de logo comme une information en soi, et lire le tableau nutritionnel au dos ;
- Garder en tête que les produits bruts, fruits, légumes, légumineuses et poissons, n’ont besoin d’aucun logo.
Ces gestes prennent quelques secondes et portent surtout sur les achats répétés. Un paquet acheté chaque semaine pèse cinquante fois plus dans l’année qu’un produit pris une fois.
Ils complètent d’autres leviers, comme réduire le sel au quotidien, dont l’Organisation mondiale de la santé fixe le seuil sous la barre des 5 grammes par jour.
Quand l’étiquette ne suffit plus
Le Nutri-Score s’adresse à une population générale en bonne santé. Il ne tient compte ni des allergies, ni du diabète, ni de l’hypertension, ni d’une insuffisance rénale, autant de situations où certains produits bien notés deviennent inadaptés. Un plat riche en potassium peut afficher un A et poser problème.
Les repères du Programme national nutrition santé restent le socle : au moins cinq portions de fruits et légumes par jour, des légumineuses au moins deux fois par semaine, moins de charcuterie, davantage de céréales complètes. Aucun logo ne remplace un avis médical lorsqu’un traitement, une pathologie chronique ou une grossesse modifient les besoins. Un médecin ou un diététicien nutritionniste reste la bonne porte d’entrée dès qu’un doute s’installe.
Ce qui se joue derrière cinq lettres
Un logo n’a jamais fait manger personne autrement à lui seul. Sa force tient plutôt à l’effet qu’il exerce en amont, sur les recettes : plusieurs industriels ont reformulé leurs produits pour gagner une lettre, en retirant du sel ou du sucre. La Commission européenne avait promis un étiquetage harmonisé et obligatoire pour 2022, avant de repousser le projet sans nouvelle échéance.
Tant que l’affichage dépend du bon vouloir des marques, les produits les moins bien notés resteront les plus discrets. Une question reste d’ailleurs rarement posée : un consommateur mieux informé suffit-il ? La composition de l’offre, le prix des produits bruts et l’accessibilité des rayons frais pèsent au moins autant que la lettre imprimée sur un paquet. Le logo éclaire un choix, il ne le crée pas.

