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Un maçon sur un toit en juillet, une saisonnière qui dame les pistes, un facteur à vélo : leur peau encaisse chaque jour des ultraviolets que personne ne compte. Le 14 octobre 2026, l’Anses a mis des mots sur ce risque. L’agence sanitaire conclut à un lien avéré entre l’exposition professionnelle aux UV et trois cancers de la peau, et réclame un tableau de maladie professionnelle.
Un tableau de maladie professionnelle, c’est une grille officielle qui liste une maladie, les travaux qui l’exposent et les délais à respecter : quand un salarié coche les cases, le lien avec son travail est présumé sans avoir à le prouver. Aujourd’hui, aucun tableau ne couvre les cancers cutanés dus au soleil. La question change d’échelle : que change cet avis pour ceux qui travaillent dehors, et pour leur peau ?
Ce que l’Anses conclut sur les UV au travail
L’expertise publiée par l’Anses, menée par le groupe de travail Maladies professionnelles, repose sur une revue de la littérature et des données françaises et européennes. Son verdict porte sur les carcinomes épidermoïdes, les carcinomes basocellulaires et les mélanomes cutanés, que les UV viennent du soleil ou de sources artificielles. Elle ajoute un quatrième lien, entre les UV émis par le soudage et le mélanome de l’œil.
Les chiffres qui fondent ce verdict sont solides pour les carcinomes. La méta-analyse conjointe de l’OMS et de l’Organisation internationale du travail, reprise dans le rapport, estime un risque multiplié par 1,6 chez les travailleurs exposés au soleil. Pour le mélanome, le tableau est plus nuancé : le risque relatif global plafonne à 1,16, sans être significatif, mais monte à 1,45 dans les études qui incluent le mélanome de Dubreuilh, une forme liée à l’exposition chronique du visage. Reste à savoir qui reçoit ce soleil au quotidien.
Des chantiers aux terrasses, des métiers très exposés
D’après l’enquête Sumer de la Dares citée par l’agence, environ 3,5 millions de salariés travaillent dehors, exposés aux intempéries. La liste dépasse le BTP : agriculteurs, paysagistes, postiers, livreurs, serveurs en terrasse, animateurs de cour de récréation, saisonniers des vendanges ou du ski. L’altitude, la neige, le sable et l’eau renforcent la dose reçue, et le vent frais masque la sensation de brûlure.
Les UV artificiels touchent environ 150 000 salariés de plus. Ils viennent des lampes de désinfection et de stérilisation, de l’éclairage horticole, mais aussi du soudage, de la gravure et de la découpe de matériaux. Le soudeur sans masque adapté est le cas d’école, puisque le Centre international de recherche sur le cancer classe ces UV comme cancérogènes certains pour l’œil.
Comment le dossier a avancé
Le dossier s’est construit par étapes, entre classement scientifique, comparaisons européennes et prévention :
- 2012 : le Centre international de recherche sur le cancer range le rayonnement solaire dans le groupe 1 des cancérogènes certains, avec des preuves suffisantes pour les trois cancers de la peau ;
- 2018 : l’Allemagne, qui reconnaît ces cancers comme maladie professionnelle, enregistre environ 7 500 déclarations et 4 300 reconnaissances sur l’année ;
- 5 août 2024 : les ministères du Travail, de l’Agriculture et de la Santé saisissent l’Anses sur l’opportunité d’un tableau de maladie professionnelle ;
- 12 juin 2026 : les bons réflexes pour se protéger des UV rappelaient que plus de 85 % des cancers de la peau sont attribuables aux ultraviolets ;
- 16 juillet 2026 : le baromètre FEBEA montrait que la défiance envers la crème solaire progresse, avec 71 % de Français qui se protègent à la plage, contre 83 % deux ans plus tôt ;
- 14 octobre 2026 : l’Anses publie son expertise, conclut à un lien avéré et recommande un tableau de maladie professionnelle.
Jusqu’ici, la prévention solaire se racontait surtout au rayon vacances, avec la plage, la piscine et les enfants en ligne de mire. L’avis déplace le projecteur vers le temps de travail.
Ce qui valait avant l’avis, ce qui vaut désormais
Le changement tient en quelques lignes, mais il touche à la fois la reconnaissance, la prévention et le suivi médical des salariés concernés :
| Point | Avant | Désormais | Source |
|---|---|---|---|
| Lien UV au travail et cancers de la peau | UV classés cancérogènes, sans conclusion française sur le travail | Lien avéré pour trois cancers cutanés, plus le mélanome oculaire du soudeur | Anses, octobre 2026 |
| Reconnaissance en maladie professionnelle | Dossier au cas par cas, 137 demandes entre 2013 et 2024 | Création d’un tableau recommandée | Anses, rapport d’expertise |
| Prévention par l’employeur | Aucune recommandation spécifique de l’agence | UV inscrits au document unique, mesures collectives en priorité | Anses, octobre 2026 |
| Médecine du travail | Examen de la peau non systématique | Examen cutané recommandé à chaque visite | Anses, octobre 2026 |
La ligne qui frappe le plus est celle de la reconnaissance. Avec 137 demandes en douze ans pour toute la France, soit moins de 0,5 % des dossiers examinés chaque année par les comités régionaux, le cancer de la peau professionnel reste quasi invisible dans les statistiques.
Pourquoi si peu de dossiers en France
Le contraste avec l’Allemagne donne l’échelle du sous-signalement : 4 300 cancers reconnus outre-Rhin en 2018, quand la France en a examiné 137 en douze ans. La différence tient d’abord à l’outil : sans tableau, le salarié doit démontrer lui-même que son cancer vient de son travail, avec un historique d’exposition souvent impossible à reconstituer trente ans après.
L’Anses le disait déjà à propos d’autres cancers professionnels, bien avant cette expertise :
La reconnaissance de leur maladie est facilitée lorsqu’il existe un tableau de maladie professionnelle.
Henri Bastos, directeur scientifique santé-travail de l’Anses, propos rapportés par Pourquoi Docteur le 5 décembre 2023, à propos des cancers liés au travail
S’ajoute un retard de diagnostic. Les carcinomes évoluent lentement, sur des zones que l’on ne regarde plus, comme le dessus des oreilles, la nuque ou le crâne dégarni. Le rapport pointe un accès difficile aux dermatologues, et recommande de former les médecins du travail à l’examen de la peau.
Travailler dehors sans brûler sa peau
L’avis rappelle une hiérarchie que le Code du travail impose déjà : les mesures collectives passent avant la crème solaire. Décaler les tâches exposées hors de la plage 12 h-16 h, ombrager les postes fixes, faire tourner les équipes : c’est à l’employeur de l’organiser et de l’inscrire au document unique.
Côté équipement individuel, les gestes restent ceux de l’été, mais à l’année : chapeau à larges bords ou casque avec protège-nuque, manches longues, lunettes filtrantes, et une crème d’indice 50 renouvelée toutes les deux heures sur ce qui dépasse. Le masque de soudure à filtre adapté protège, lui, les yeux comme la peau du visage.
Le dernier réflexe ne coûte rien. Une fois par mois, examinez votre peau avec la règle ABCDE : asymétrie, bords irréguliers, couleur hétérogène, diamètre supérieur à 6 mm, évolution. Une lésion qui ne cicatrise pas, surtout sur le visage, la nuque ou les mains, mérite aussi un avis médical : votre médecin traitant ou votre médecin du travail sont les premiers interlocuteurs.
Un tableau encore à écrire
L’Anses recommande, elle ne décide pas. La création d’un tableau passe par la commission des pathologies professionnelles puis par un décret, et aucune date n’est fixée à ce stade. La durée minimale d’exposition et le délai de prise en charge restent à définir, et ils décideront de qui pourra réellement en bénéficier.
D’ici là, l’avis change déjà le regard porté sur 3,5 millions de peaux. Une casquette oubliée sur un échafaudage n’est plus seulement une affaire de coup de soleil : c’est une exposition professionnelle reconnue comme cancérogène, que l’on peut organiser, mesurer et suivre, au même titre que le bruit ou les poussières.
