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- Ce que la cohorte ELSA-Brasil a réellement mesuré
- Une canette de soda light par jour, loin des seuils réglementaires
- Édulcorants et cerveau : ce que pèse chaque étude
- Pourquoi une association ne suffit pas à conclure
- Ce que les chercheurs eux-mêmes en concluent
- Faut-il retirer les édulcorants de son placard ?
Un yaourt allégé au petit-déjeuner, une canette zéro sucre à midi, deux sucrettes dans le café de l’après-midi : les édulcorants se glissent dans la journée sans qu’on les compte. Ces substances, de synthèse comme l’aspartame ou dérivées de sucres comme le sorbitol, apportent la saveur sucrée pour presque aucune calorie, et c’est précisément pour cela qu’on les choisit.
Leur réputation a pourtant pris du plomb dans l’aile. En mai 2023, l’Organisation mondiale de la santé a déconseillé d’y recourir pour maigrir, et une cohorte brésilienne de 12 772 adultes, publiée en septembre 2025 dans la revue Neurology et de nouveau relayée fin octobre 2026, associe leur consommation à un déclin plus rapide de la mémoire. Alors, les édulcorants font-ils vraiment vieillir le cerveau plus vite, ou l’alerte dépasse-t-elle ce que les données permettent d’affirmer ?
Ce que la cohorte ELSA-Brasil a réellement mesuré
L’étude s’appuie sur ELSA-Brasil, une vaste cohorte d’adultes suivis dans plusieurs villes du Brésil. Les participants, âgés de 52 ans en moyenne au départ, ont décrit leur alimentation de l’année écoulée par questionnaire, puis passé des tests de mémoire, de fluence verbale et de vitesse au début, au milieu et à la fin d’un suivi d’environ huit ans. Sept édulcorants ont été estimés : aspartame, saccharine, acésulfame K, érythritol, xylitol, sorbitol et tagatose.
Selon le communiqué de l’Académie américaine de neurologie, les participants ont été répartis en trois groupes selon leur consommation totale, de 20 mg par jour en moyenne pour les plus sobres à 191 mg pour les plus gros consommateurs. Chez ces derniers, les performances cognitives globales ont décliné 63 % plus vite que dans le groupe le plus bas, l’équivalent de 1,6 année de vieillissement supplémentaire. Le groupe intermédiaire affichait un déclin plus rapide de 36 %, soit environ 1,3 année.
Le détail par molécule pèse autant que le chiffre global. Six des sept édulcorants étudiés, dont l’aspartame et l’érythritol, étaient associés à une baisse plus rapide, surtout de la mémoire, tandis que le tagatose ne montrait aucun lien avec le déclin. L’association apparaissait chez les moins de 60 ans, pas au-delà, et se révélait plus marquée chez les personnes diabétiques. Encore faut-il savoir ce que représente, dans la vraie vie, la dose du groupe le plus exposé.
Une canette de soda light par jour, loin des seuils réglementaires
Les 191 mg quotidiens du groupe le plus exposé paraissent abstraits. L’Académie américaine de neurologie les traduit en équivalent concret : pour l’aspartame, ce niveau correspond à environ une canette de soda light par jour. Les autorités sanitaires, elles, raisonnent en dose journalière admissible, fixée par le comité d’experts de la FAO et de l’OMS à 40 mg par kilo de poids corporel pour l’aspartame, une valeur confirmée en juillet 2023.
Pour un adulte de 70 kg, ce plafond représente 2 800 mg d’aspartame par jour, soit, d’après l’OMS, plus de 9 à 14 canettes selon leur teneur de 200 ou 300 mg. Même si les 191 mg de la cohorte n’étaient que de l’aspartame, ils pèseraient moins de 7 % de cette limite réglementaire. Ce calcul ne prouve aucun danger, mais il éclaire un point rarement dit : la dose journalière admissible a été établie sur des critères de toxicité, pas sur l’évolution de la mémoire au fil des ans. Pour juger le signal, mieux vaut donc le replacer parmi les autres études disponibles.
Édulcorants et cerveau : ce que pèse chaque étude
Le travail brésilien n’est pas le premier à interroger le lien entre édulcorants et cerveau. Les principaux travaux disponibles ne se valent pas pour autant, car le type d’étude conditionne ce qu’on peut en conclure, et aucun de ceux qui suivent n’est un essai mesurant la mémoire.
| Étude | Type et effectif | Ce qui est observé | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|
| ELSA-Brasil, Neurology, 2025 | Cohorte, 12 772 adultes, 8 ans | Déclin cognitif 63 % plus rapide chez les plus gros consommateurs | Association, sans lien de cause établi |
| Framingham, Stroke, 2017 | Cohorte, 1 484 adultes de plus de 60 ans, 10 ans | Risque de démence d’Alzheimer multiplié par 2,89 avec un soda light quotidien | Association fragile, 81 cas de démence |
| Revue de l’OMS, 2023 | Synthèse d’essais et de cohortes | Aucun bénéfice durable sur la masse grasse, risques possibles à long terme | Recommandation conditionnelle |
| SWITCH, British Journal of Nutrition, 2026 | Essai, 493 adultes, 2 ans | Pas de prise de poids face à l’eau | Essai solide, sans mesure cognitive |
Lu ligne à ligne, le tableau dessine un signal qui se répète dans deux cohortes indépendantes, à huit ans d’écart et sur deux continents. Mais les seuls travaux expérimentaux portent sur le poids, à l’image de l’essai SWITCH qui ne trouvait aucune prise de poids sous boissons light, et non sur la mémoire. Ce décalage invite à regarder de près les biais qui guettent ce genre d’association.
Pourquoi une association ne suffit pas à conclure
Les auteurs ont ajusté leurs calculs sur l’âge, le sexe, l’hypertension et les maladies cardiovasculaires. Plusieurs facteurs de confusion restent pourtant difficiles à écarter dans une étude d’observation de ce type :
- l’état de santé de départ, car les personnes diabétiques ou en surpoids, déjà plus exposées au déclin cognitif, consomment davantage de produits allégés ;
- la mémoire alimentaire, puisque les quantités reposent sur un questionnaire rempli au départ et portant sur l’année précédente ;
- le reste de l’assiette, ces molécules se trouvant surtout dans des aliments ultra-transformés, eux-mêmes suspectés d’effets défavorables ;
- la cohérence interne, l’association disparaissant après 60 ans, âge où le déclin cognitif devient pourtant plus fréquent.
L’OMS elle-même signale, dans sa recommandation de mai 2023, que les liens observés avec les maladies peuvent être brouillés par les caractéristiques de départ des participants et la complexité des usages. Le signal brésilien se range donc parmi les hypothèses sérieuses, pas parmi les faits établis, et les chercheurs le disent eux-mêmes.
Ce que les chercheurs eux-mêmes en concluent
Claudia Kimie Suemoto, de l’Université de São Paulo, qui a dirigé le travail publié le 3 septembre 2025, se garde de toute conclusion définitive. Elle souligne que les personnes diabétiques recourent plus souvent aux édulcorants pour remplacer le sucre, ce qui rend le résultat plus pertinent pour elles, tout en réclamant de nouvelles recherches.
Les édulcorants peu ou pas caloriques sont souvent vus comme une alternative saine au sucre, mais nos résultats suggèrent que certains édulcorants pourraient avoir des effets négatifs sur la santé du cerveau au fil du temps.
Claudia Kimie Suemoto, médecin et chercheuse à l’Université de São Paulo, dans le communiqué de l’Académie américaine de neurologie du 3 septembre 2025 accompagnant la publication dans Neurology
Le verbe compte : « suggèrent », pas « démontrent ». Cette prudence rappelle d’autres promesses pour la mémoire qui n’ont pas résisté à l’épreuve d’un essai contrôlé, comme les gélules d’huile de poisson testées pendant deux ans sans bénéfice cognitif. Côté biologie, les travaux restent surtout menés chez l’animal, comme ceux qui évoquent des effets métaboliques transmis sur plusieurs générations de souris, et aucun mécanisme n’est établi chez l’humain pour expliquer un effet sur la mémoire.
Faut-il retirer les édulcorants de son placard ?
En l’état, rien ne permet de dire qu’une canette de soda light par jour abîme le cerveau. Rien ne plaide non plus pour en faire une habitude : l’OMS rappelle que remplacer le sucre par des édulcorants n’aide pas à contrôler son poids sur le long terme, et que ces molécules n’ont aucune valeur nutritionnelle. Le bénéfice qu’on leur prête est donc mince, et le doute sur la mémoire ne pèse pas dans le vide.
La situation diffère pour les personnes diabétiques, chez qui l’association brésilienne était la plus marquée mais pour qui les édulcorants servent souvent à limiter les pics de glycémie. L’OMS a d’ailleurs exclu ce public de sa recommandation de 2023, un arbitrage qui mérite d’être fait avec son médecin plutôt que seul face au rayon. Pour les autres, la piste la plus solide reste aussi la moins spectaculaire : une eau nature, un goût sucré qu’on réapprend à doser, et un œil sur les chewing-gums et confiseries sans sucre, où le sorbitol, le plus consommé de la cohorte avec 64 mg par jour en moyenne, se glisse souvent sans bruit.